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La santé de la médecine m’inquiÚte

jeudi 10 août 2000, par Robert Fossaert

LA SANTE

de la
médecine

M’INQUIETE

Jusque là, ça allait plutôt bien. La loi avait banni
l’exercice illégal de la médecine et cette tautologie avait
été résolue par les soins combinés des Facultés
diplômantes et des juridictions sanctionnantes. Puis la société
s’était mise de la partie, en vidant les campagnes de leurs paysans,
de leurs curés chiropracteurs et de leurs sorciers, à quelques
Berry ou Maine près. Après quoi les moeurs s’en étaient
puissamment mêlées : la désertification des églises
avait fait, du cabinet médical, le substitut du confessionnal, puis
la mode des cheveux à la va-comme-je-te-pousse avait raréfié
cet autre office à confidences qu’était le salon de coiffure.
Peu après, la levée des tabous sexuels avait balayé
les vertus catholiques des autorités ordinales, pour déplacer
les problèmes de contraception et d’avortement des herboristeries
et autres officines où des anges passaient, vers des soins et conseils
médicaux dûment modernisés. Même l’hôpital,
vidé de ses bonnes soeurs cureteuses sans anesthésie, s’était
entrouvert à l’IVG, à l’heure où la France était
sillonnée de TGV. Oui, ça allait plutôt bien, d’autant
que la Sécu solvabilisait la demande de soins, de palliatifs et de
placebos à un niveau que d’autres Amériques, moins
civilisées, nous enviaient !

Bon, je l’admets, il restait néanmoins quelques symptômes douloureux
que le corps médical, aussi peu doué que les autres corps
d’état, pour l’auto-palpation et l’auto-analyse, n’arrivait pas à
assembler en un syndrome traitable, si bien que ce corps faisait chorus avec
ceux qui chantaient "Des sous, Charlot !", quel que soit le Charlot ou la
Martine de service. De quelques parties dudit corps montaient pourtant des
opinions un peu plus - comment dire ? - médicales ? Ceux qui craignaient
les effets ravageurs des analogies sociologiques entre l’artisanat boutiquier
(défendre son bout de trottoir, captiver et capter une clientèle,
etc.) et l’exercice ambulatoire de la médecine urbaine et libérale,
rêvèrent un moment, avec leur prophète Nedelec et d’autres,
à une médecine de groupe, qui se résorba, le plus souvent,
en maisons médicales où la synergie se réduisait à
la copropriété d’une secrétaire-standardiste ou à
quelque autre variante de la coopération par juxtaposition. D’autres,
déjà engagés d’un bras ou de plein corps dans la
mécanique hospitalière, explorèrent certains des chemins
qui mènent de l’artisanat à l’industrie, mais de mauvaises
langues me disent qu’ils échouèrent trop souvent sur les
écueils de la départementalisation ou les récifs des
chefs de service volant de symposium international en cours magistral et
en conférences professionnelles, non sans détours par leurs
cabinets personnels. De tous ces cancans généralement mal
fondés et de toutes les autres médisances dont le corps
médical pourrait être la cible, je n’ose pas tenir compte, d’autant
que mon ignorance des choses médicales et du vécu des
médecins est pratiquement illimitée. Tout au plus retiendrai-je
ce trait global : le corps médical n’est pas porté à
l’auto-diagnostic, il revendique nettement plus qu’il ne propose.

Et c’est bien pour cela que sa santé m’inquiète, quand je jette
un coup d’oeil sur ce que les prochaines décennies vont offrir à
ce corps qui ne se sait pas malade. Déjà les conséquences
de la spécialisation galopante se font sentir avec acuité.
D’ici à ce que le généraliste devienne un
sur-spécialiste, il n’y aurait qu’un pas à franchir, si la
hiérarchie des diplômes était plus plastique et celle
des coefficients de la Sécu moins bordée de donjons et de
contrescarpes. Certes les apôtres du généralisme dont
j’aperçois la venue ne regrettent pas les omnipraticiens de naguère,
ces virtuoses du dialogue singulier, ces champions de l’auscultation, ces
lynx du regard clinique, non ! Ils nous promettent plutôt des utilisateurs
pertinents du check-up occasionnel ou périodique, des dispatchers
vers les spécialistes essentiels dont l’accès direct sera interdit
à l’actuel ordonnateur primaire des dépenses de santé,
j’ai nommé l’impatient patient lui-même... Ou, autre variante,
ce seront des pharmaco-cohérents, synthétisant sans cesse les
prescriptions ciblées sur le même patient, pour déceler
vite, dans son cocktail singulier, les molécules méchantes
pour son idiosyncrasie particulière. Ou même, variante
d’utilité publique, des omni-épidémiologues, branchés
sur tous les réseaux où la grippe maligne, la vérole
rongeuse et d’autres micro-pandémies onéreuses se laissent
pressentir, d’où campagnes de vaccinations, dépistages et
médications plutôt collectives et préventives. Je ne
dis ni quand ni comment ceci adviendra, mais je tiens qu’avec d’autres variantes
encore, le généralisme est une terre d’avenir. Pourquoi ? parce
que les machines talonneront de près, de plus en plus de
spécialistes.

Les mésaventures du potard devenu débitant de drogues
pré-emballées, les malheurs du laboratoire d’analyses (biologiques
et autres) qui devient, comme le droguiste, un préleveur de produits
que des machines traitent ailleurs, ne sont pas des aventures isolées,
mais des symptômes précurseurs. Je dis tout cela de façon
péremptoire, parce que je crois apercevoir clairement le moteur de
toutes les novations à attendre, à savoir l’informatisation
de la médecine. Je ne sais qui passera le plus aisément, de
l’interconnexion vitale souhaitée par la CNAM, de la domiciliation
des dossiers dans des banques de données hospitalières
d’accès de plus en plus général comme il s’en concocte
dans ceux des hôpitaux qui tirent vertu de leur budget global, de la
création de machines à côté desquelles l’imagerie
médicale de la dernière décennie semblera vieille comme
la locomotive de Stephenson, ou de vingt autres concrétisations plus
ravageuses encore. Mais je suis tout à fait sûr que
l’informatisation des médecins et des élèves-médecins,
des enseignements médicaux, des pratiques cliniques et
hospitalières, des créations pharmaceutiques et des applications
multiformes du séquençage du génome produira, par
accélération croissante, des effets cumulatifs tels que tout
l’art médical en sera bouleversé, y compris dans sa qualification
comme art.

Si tel doit être le cas, comment mettre à profit les quelques
petites décennies pendant lesquelles ces tremblements de terre se
répèteront, pour que la médecine ne devienne pas "la
sidérurgie de l’an 2015" (ou 2020, etc.), comme les banques insouciantes
des années 1960-70 sont ensuite devenues "la sidérurgie de
l’an 2000" ? Je n’en sais rien, n’étant ni de cette corporation, ni
des autorités qui bordent son présent et parfois se penchent
sur son avenir. Mes seules certitudes sont de méthode : l’avenir sera
d’autant moins pénible que le corps médical lui-même
s’arrachera à sa myopie corporative, pour ouvrir les yeux sur le monde
tel qu’il devient et pour préparer de longue main l’insertion d’une
génération de médecins après l’autre, sans caresser
l’illusion qu’avec un bon dosage de quotas à l’entrée des CHU,
de pressions à la porte des ministères et de campagnes de
mobilisation des chers patients dont la santé n’a pas de prix, on
arrivera toujours à se débrouiller...

Il me reste à offrir deux satisfactions fort consolantes à
ceux que mon propos pourrait avoir démoralisé. La première
est que, dans le vaste monde tel qu’il devient - c’est-à-dire en regardant
bien au delà de nos frontières hexagonales - la demande de
médecins ne cessera de déborder des capacités locales
de formation pendant un bon nombre de décennies. Autrement dit,
l’abondance de médecins en France - et dans le reste de l’Europe -
en fera un article de grande exportation... Alors, comment faire ? Je ne
dis pas que la Sécu doit alléger la pression financière
qu’elle subit en formant des Med d’Aff comme l’Etat garnissait jadis ses
Bat d’Aff coloniaux, non, certes non ! Mais je dis que le corps médical
gagnerait assurément à préparer son avenir
transfrontières.

A quoi s’ajoute, autre consolation majeure, qu’il est temps d’alléger
le plan de charge des médecins de ville comme d’hôpital, de
leur offrir (et imposer, c’est la même chose, vue d’envers) des
durées de travail raccourcies, des vacances prolongées, des
stages de perfectionnement et de recyclage (ne devant rien aux bontés
des fournisseurs de drogues et de machines), bref du temps pour mieux vivre
et - sait-on jamais ? - pour mettre le nez à toutes les fenêtres
d’où le corps médical peut avoir vue sur la société
qui l’entoure. Alors, je cesserai de penser que

La santé de

LA MEDECINE

M’INQUIETE

Robert Fossaert

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